FICHE DE LECTURE
Référence
Piet L., Chatellier V., Delame N., Jeanneaux P., Laroche-Dupraz C., Ridier A., Veysset P.
« Mesurer le revenu des exploitations agricoles françaises : analyse comparée sur 15 ans d’indicateurs issus du Rica et de la MSA », Économie rurale, n°378, 2021, p. 37-56.
https://journals.openedition.org/economierurale/9402
Mots-clés
Revenu agricole – RICA – MSA – Performance économique – Contrôle de gestion – Volatilité – PAC
Synthèse
L’article de Piet et al. (2021) s’inscrit dans un contexte où la question du revenu des agriculteurs occupe une place centrale dans les débats économiques et politiques, notamment au regard des objectifs de la Politique agricole commune. Toutefois, cette notion de revenu agricole demeure difficile à appréhender en raison de la diversité des sources statistiques et des indicateurs mobilisés, qui ne reposent pas sur des bases homogènes.
L’objectif principal de l’étude est ainsi de comparer différents indicateurs de revenu agricole à partir de deux sources majeures en France : le Réseau d’information comptable agricole (RICA), qui repose sur une logique comptable, et les données de la Mutualité sociale agricole (MSA), fondées sur une approche fiscale et sociale. Pour ce faire, les auteurs mettent en œuvre une méthodologie originale d’appariement des bases de données via le numéro SIRET, couvrant une période de quinze ans (2003-2017). Cette démarche permet d’analyser de manière fine les écarts entre indicateurs et leurs évolutions dans le temps.
Les résultats mettent en évidence un écart significatif entre les mesures du revenu. En moyenne, le bénéfice agricole (BA), utilisé par la MSA, est inférieur d’environ 35 % au résultat courant avant impôt (RCAI), indicateur privilégié du RICA. Cet écart s’explique par les différences de construction des indicateurs, notamment les retraitements fiscaux et la prise en compte d’éléments exceptionnels. Dès lors, les auteurs soulignent que ces indicateurs ne sont pas interchangeables et que leur utilisation sans précaution peut conduire à des interprétations erronées du niveau de revenu des agriculteurs.
Par ailleurs, l’étude met en évidence une forte hétérogénéité des revenus agricoles, liée à la taille des exploitations, à leur orientation productive et aux conditions économiques. Certaines filières, comme la viticulture, présentent des niveaux de revenus plus élevés, tandis que d’autres, notamment l’élevage, apparaissent plus fragiles. Cette diversité souligne la nécessité d’une analyse différenciée du secteur agricole.
En outre, les auteurs montrent que les indicateurs comptables sont imparfaitement corrélés aux revenus effectivement disponibles pour les exploitants. Les prélèvements privés, qui reflètent la rémunération réelle du travail, apparaissent plus stables dans le temps et peu dépendants des résultats comptables annuels. Cela traduit l’existence d’arbitrages de gestion et de stratégies de long terme, notamment en matière d’investissement et de trésorerie.
L’étude met également en lumière la forte volatilité des revenus agricoles, largement influencée par des facteurs exogènes tels que les fluctuations des prix ou les aléas climatiques. Certaines années, comme 2009 ou 2016, apparaissent particulièrement défavorables. Dans ce contexte, les aides de la Politique agricole commune jouent un rôle stabilisateur important, contribuant à limiter l’ampleur des baisses de revenus, notamment dans les secteurs les plus dépendants des soutiens publics.
Enfin, l’analyse des « bas revenus » montre que la proportion d’exploitants concernés varie fortement selon les années et les indicateurs utilisés. Le seuil médiatisé de 350 euros mensuels ne reflète qu’une situation ponctuelle et ne peut être généralisé. En moyenne, les épisodes de très faibles revenus restent relativement fréquents, mais s’inscrivent dans une dynamique marquée par des alternances entre années favorables et défavorables.
En conclusion, cet article démontre que le revenu agricole est une notion multidimensionnelle, qui ne peut être appréhendée à travers un seul indicateur. Il met en évidence les limites des approches traditionnelles et souligne l’importance de préciser les sources et les méthodes de calcul utilisées. Ces résultats présentent un intérêt particulier en contrôle de gestion, en rappelant que la mesure de la performance doit intégrer la complexité des réalités économiques et les spécificités sectorielles.
Développement
- Introduction : une notion de revenu agricole complexe et controversée
L’article s’ouvre sur le constat que le revenu des agriculteurs constitue un enjeu majeur des politiques publiques depuis la mise en place de la Politique agricole commune. Cependant, sa mesure reste problématique en raison de la multiplicité des indicateurs et des sources statistiques mobilisées. Cette hétérogénéité fragilise les discours publics, notamment lorsque certains chiffres sont repris sans préciser leur origine.
Les auteurs soulignent ainsi la nécessité de clarifier les concepts et les méthodes de mesure du revenu agricole. Ils proposent, pour cela, de comparer deux sources majeures en France – le RICA et la MSA – afin d’analyser les écarts entre indicateurs et d’en comprendre les déterminants.
- Méthodologie : un appariement original des bases RICA et MSA
La deuxième partie présente la démarche méthodologique reposant sur un appariement inédit entre les données du RICA et celles de la MSA sur la période 2003-2017. Cet appariement est réalisé à partir du numéro SIRET afin de rapprocher les informations comptables et fiscales relatives aux exploitations agricoles.
Les auteurs procèdent ensuite à une sélection rigoureuse des observations afin de garantir la cohérence du champ étudié. L’échantillon final permet d’obtenir une base homogène et représentative des exploitations moyennes et grandes.
Cette partie met également en évidence les différences fondamentales entre les deux sources :
- le RICA, orienté vers l’analyse économique et comptable,
- la MSA, centrée sur les revenus déclarés à des fins fiscales et sociales.
Enfin, plusieurs indicateurs sont définis et mobilisés, notamment le résultat courant avant impôt (RCAI), le bénéfice agricole (BA), ainsi que d’autres soldes intermédiaires de gestion.
- Résultats : des écarts significatifs entre indicateurs et une forte hétérogénéité
3.1. Comparaison entre RCAI et BA
Les résultats montrent un écart structurel important entre les indicateurs. En moyenne, le bénéfice agricole (BA) est inférieur d’environ 35 % au résultat courant avant impôt (RCAI). Cet écart s’explique par les différences de construction des indicateurs, notamment les retraitements fiscaux.
Les auteurs mettent également en évidence une forte dispersion des écarts, variable selon les années et les types d’exploitation, ce qui souligne la complexité de la mesure du revenu agricole.
3.2. Analyse croisée des indicateurs économiques
Au-delà du RCAI et du BA, l’étude mobilise plusieurs indicateurs complémentaires (valeur ajoutée, EBE, revenu disponible, prélèvements privés, investissement). Cette analyse révèle que :
- les indicateurs comptables sont fortement corrélés entre eux,
- mais ils sont peu corrélés aux prélèvements privés, qui représentent pourtant le revenu réellement perçu par l’exploitant.
Cette faible corrélation traduit l’existence d’arbitrages de gestion entre consommation, investissement et épargne, ainsi que des stratégies de long terme.
Par ailleurs, les auteurs soulignent la forte volatilité des revenus agricoles, liée aux fluctuations des prix et aux aléas climatiques. Certaines années, comme 2009 et 2016, apparaissent particulièrement défavorables.
3.3. Focus sur les bas revenus agricoles
La dernière sous-partie analyse la question des bas revenus, notamment à travers le seuil médiatisé de 350 € par mois. Les auteurs montrent que :
- ce seuil correspond à des situations ponctuelles et non représentatives,
- la fréquence des bas revenus varie fortement selon les années.
En moyenne, les épisodes de faibles revenus surviennent de manière récurrente, mais non permanente. L’analyse met également en évidence le rôle stabilisateur des aides de la PAC, qui limitent l’ampleur des baisses de revenus dans certains secteurs.
Conclusion
L’article conclut que le revenu agricole ne peut être appréhendé à travers un indicateur unique. Les écarts observés entre RCAI et BA démontrent que les résultats dépendent fortement de la source et de la méthode de calcul.
Les auteurs insistent sur la nécessité de :
- préciser les indicateurs utilisés dans toute analyse,
- prendre en compte la diversité des situations agricoles,
- intégrer les logiques économiques, fiscales et sociales dans l’évaluation du revenu.
Cette réflexion met en évidence les limites des approches simplificatrices et souligne l’importance d’une analyse rigoureuse et contextualisée, particulièrement pertinente dans une perspective de contrôle de gestion.
Références bibliographiques
Delame N. (2015, 2021) – Revenu des ménages agricoles
Laroche-Dupraz C., Ridier A. (2021) – Concepts et indicateurs de revenu